alexis
philonenko - histoire de la boxe
Criterion, Paris, 1991
(notes de lecture)
Pour quelles raisons un philosophe, commentateur des oeuvres de Kant et de Fichte, spécialiste des questions liées à la politique et au droit, s'intéresserait-il à la boxe ? Parce qu'il l'a pratiquée et en garde de nombreux et beaux souvenirs ? C'est le cas d'Alexis Philonenko. Mais ce n'est pas la seule raison d'être de ce livre.
A. Philonenko compose
ici un panorama de l'histoire de la boxe : depuis les premières
Olympiades, en 776 avant notre ère, jusqu'à une certaine nuit
zaïroise, en 1974. Plusieurs erreurs factuelles nous ont été
signalées dans cet ouvrage. Ce défaut n'en ôte pas pour
autant toutes ses qualités au livre d'A. Philonenko, la première
étant de donner à penser.
L'avantage d'un panorama est en effet de permettre au lecteur "d'acquérir
une vue d'ensemble et de réfléchir sur les problèmes de
ce sport -que signifie la mort d'un boxeur?" (p. 8).
Mais la question de la mort n'est pas la seule question: "ce serait croire
l'humanité bien morale que d'imaginer que la boxe s'est seulement discréditée
par les dramatiques accidents qui l'ont déshonorée."
Ce que ce sport peut faire
d'un homme: un champion, et un pauvre type. Car, "si la boxe apprend
à abattre un homme, elle n'apprend jamais à construire une vie".
Ce que les hommes ont fait de ce sport: un jeu d'argent.
La vie d'un boxeur n'est pas une vie sûre et n'a rien d'un modèle.
L'argent des financements, peu à peu, s'en est allé ailleurs.
"Il suffit du point de vue de la morale bourgeoise pour condamner la boxe
et cette morale en vaut bien une autre."
En 1950, rappelle A. Philonenko, ils étaient 8000 en France à
posséder une licence; en 1980 déjà, ils étaient
à peine plus de 2000. "La boxe, loin d'aller vers son avenir, agonise",
écrit A. Philonenko.
Et pourtant: cette désaffection des foules ne suffit pas à juger la boxe. Pour l'historien de la philosophie, ce n'est en rien déchoir que de faire l'histoire de ce sport. "Je ne regarde la boxe comme étrangère ni à l'histoire, ni, comme on le croit sans bien réfléchir, à la pensée". La question n'est donc pas de savoir s'il y a là matière à penser, mais: comment penser la boxe ?
L'intelligence et la
peur
Le ring est le lieu de tous les possibles: "les hommes qui s'affrontent
ne se connaissent pas. C'est une règle qui ne souffre pas d'exception",
ceux qui se "connaissent" déjà se faisant et se retrouvant
différents à chaque combat.
C'est bien là ce qui fascine le spectateur et ce qui fait peur au boxeur.
"Un boxeur qui, dans toute sa carrière, n'aurait pas éprouvé
la peur est un boxeur imaginaire. C'est pourquoi une des règles d'or
du pugilat, en cela distinct des autres activités humaines (sauf peut-être
l'assaut en guerre) consiste à ne pas penser avant."
Ainsi, s'il y a plusieurs types d'intelligence, il en est une qui, selon A. Philonenko,
n'appartient pas aux boxeurs: l'intelligence spéculative et descriptive.
"Ils sont, eux, les acteurs privilégiés, très peu
capables de nous laisser des Mémoires fidèles et logiques"
(p. 20): ce n'est le cas en effet ni des Mémoires de Jake
La Motta (qui ont inspiré le film Raging Bull de Martin Scorcese),
mettant en scène la rédemption d'un ex-délinquant, ni de
celles de Marcel Cerdan, le représentant du "boxeur moral".
L'intelligence des boxeurs est "pratique d'une part et pragmatique d'autre
part". Pourquoi le combat ? "Tous les boxeurs, désirant
gagner de l'argent et devenir des idoles, savent qu'ils tentent
la mort, dès l'instant où ils croisent les gants."
De l'argent et des mots
Ne pas penser avant, donc. Mais aussi, obliger l'autre à le faire: "cette
guerre psychologique dynamisait le jeu des paris, élément fondamental
dans la vie de la boxe. Prévoir, et non seulement voir,
était la finalité absolument évidente des défis
que les boxeurs se lançaient à eux-mêmes et que relayaient
les futurs spectateurs du combat" (p. 26). Si les paris existent toujours,
la fièvre verbale qu'ils engendraient est bien tombée, depuis
Mohammed Ali qui sut lui procurer, écrit A. Philonenko, "une
intensité sans égale". Lorsqu'à l'aube des années
1960 Ali, qui s'appelait encore Cassius Clay, confia sa fortune à une
brochette de onze hommes d'affaires, il savait déjà que sa plus
grande richesse, hors du ring, c'était le langage.
Comme le rappelle Michel Chemin
dans La Loi du ring, les jours d'avant leur grand combat de 1964, un
bus publicitaire tourna et tourna autour du domicile de Sonny Liston, le champion
du monde en titre: des haut-parleurs hurlaient jour et nuit les provocations
scandées par son adversaire.
Certes, écrit A. Philonenko, "tous les boxeurs transforment
l'argent en motif principal, mais c'est sans doute une inversion au sens philosophique:
ce qui est, en effet, premier, c'est le goût du combat" (p. 28).
Corps boxeurs
Comme nous y invite A. Philonenko, et "en attendant la réforme
impossible du coeur des managers" (p. 37), regardons les boxeurs "lorsqu'ils
ont enjambé les cordes du ring et que, dévêtus de leur peignoir,
ils s'avancent pour recevoir les recommandations de l'arbitre: ce sont, souvent,
des hommes magnifiques." Cet art de détruire est en même temps
une fabrique des corps: selon A. Philonenko, l'exercice quotidien donne
aux boxeurs des proportions jamais égalées par les autres "corps
sportifs".
Ce thème de l'esthétique des corps boxeurs en croise un autre,
celui des règles du jeu: comme le corps du boxeur l'est par l'entraînement,
la boxe est façonnée par des règlements qui n'ont cessé
d'évoluer.
Réglementer la
boxe
La première forme de réglementation du combat apparaît,
avant même que l'on parle de boxe, avec le principe de l'arbitrage. Le
"troisième homme" est présent dans l'Enéide
(au livre 5), et Virgile qui insiste sur son rôle se distingue en
cela d'Homère, qui dans l'Iliade laisse ses pugilistes combattre
sans arbitre (Iliade, livre 23, récit des funérailles
de Patrocle). "Sans arbitre, écrit A. Philonenko, la boxe devient
une guerre à mort, c'est-à-dire quelque chose que le genre humain
ferait bien de ne pas pratiquer" (p. 50). Ainsi, la mort sur le ring
du Cubain Paret, le 24 mars 1962 à New-York, apparaît-elle bien
comme "le résultat de la plus grande faute d'arbitrage depuis la
fin de la seconde guerre mondiale" (p. 410).
Les premières règles écrites de la boxe seront publiées
en 1743, par l'Anglais Jack Broughton: les London Ring Rules définissent
la surface du ring ; elles fixent également la règle du K.O.,
selon laquelle le combattant qui demeure à terre plus de 10 secondes
est déclaré vaincu.
Les règles dites "du Marquis de Queensberry", élaborées
en 1867, entrent en vigueur en 1892. Elles complètent les premières
en imposant notamment à chaque combattant et pour chaque combat le port
de gants neufs "de belle qualité".
C'est dès le 18ème siècle, avec les premières règles
écrites, que sont codifiés les coups et les esquives: les coups
directs ("du droit", "du gauche"), les crochets,
les uppercuts ("le coup le plus difficile et le plus efficace",
écrit A. Philonenko p. 86) et le swing (le coup des
débutants, large crochet trop souvent imprécis); l'esquive rotative,
qui passe sous les poings de l'adversaire pour lui faire face à nouveau,
le pas de côté, et l'esquive simple, qui déroute
les coups par de petits mouvements. "Tout cela constituait la science générale
et l'on commençait à apprécier les boxeurs de ce point
de vue" (p. 87).
Se mettre en garde
Cette "science du combat" consiste à éviter les coups :
"elle ne consiste pas, importante nuance, à les fuir"
(p. 27). "La boxe est l'art de donner des coups sans en recevoir"
(p. 227). Une "science", un "art" ou encore un "métier",
mais pas un don: telle est la boxe selon A. Philonenko. Ainsi, "le
direct du gauche n'est pas donné avec la pluie du sermon; il doit être
travaillé, afin d'être efficace, sans pour autant amener celui
qui en use à se découvrir : l'épaule gauche doit protéger
le menton et même le visage."
Car se mettre en garde, c'est se garder des coups de l'adversaire, mais c'est
aussi se garder de la mort. C'est ce que fit Mohammed Ali, cette nuit-là,
à Kinshasa, contre George Foreman. C'était le 30 octobre 1974.
Extrait:
|
"Le combat
commença et on vit quelque chose d'inédit. On s'attendait
à voir danser Mohammed Ali, (...) et au lieu de cela, garde hermétiquement
fermée, les coudes protégeant l'estomac et les gants la
tête, il restait là, adossé aux cordes qui le soutenaient,
si bien qu'il ne faisait, pour ainsi dire, même pas l'effort de
tenir debout. L'immense foule noire ne comprenait pas ce que faisait
Ali, mais elle hurlait son nom. George Foreman donnait des coups puissants.
Mais ou bien ils partaient dans le vide, ou bien ils se perdaient dans
les bras et les gants d'Ali qui ne dépensait pas la moindre énergie.
(...) Le temps jouait non pas en faveur de Foreman, mais en faveur d'Ali,
qui avait tellement couru dans la beauté sublime de l'aurore
africaine, où tout est naturellement grand. (...) Mohammed Ali
commença à prendre l'initiative à la 7ème
reprise. C'était à son tour de cadrer Foreman, comme disent
les boxeurs et, bien entendu, il ne se précipita pas; il le fatigua
encore un peu; celui-ci n'arrivait pas même plus à tenir
sa garde assez haute. A la huitième reprise, d'une droite splendide,
dans une inoubliable nuit africaine, Mohammed Ali mit Foreman K.O. |
Si la boxe n'est pas
une pensée et commande même, on l'a vu, de ne pas penser avant,
elle n'exclut pas la pensée. Elle apparaît, à la lecture
du livre d'A. Philonenko, comme un moyen pour les hommes de se construire
eux-mêmes, en intériorisant progressivement ce qui d'abord leur
échappe. Puissance physique, contrôle social et discipline personnelle
s'y entremêlent.
"Bref, écrit A. Philonenko à la dernière page
de son livre, usons d'un mot grec: la boxe doit devenir une paideia,
une éducation."
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