"un
détour par l'espoir", entretien avec michel chemin
directeur du service "sports" au quotidien libération,
auteur, entre autres, de la loi du ring (découvertes gallimard,
paris, 1992)
"Guillaume Dupont
- L'histoire de la boxe s'est-elle achevée un certain soir de 1974, au Zaïre,
comme ont pu le dire certains
commentateurs?
Michel Chemin - Toute histoire
suppose le mouvement, une trajectoire en forme de spirale, où rien n'est linéaire
mais va et vient, avance et recule tour à tour, en évolution permanente. Il
est donc aussi absurde d'affirmer, ou même simplement de suggérer, que l'histoire
de la boxe, sous-entendu la boxe elle même, s'est arrêtée avec le combat Ali-Foreman,
que prétendre que l'histoire de la philosophie s'est achevée avec Martin Heidegger,
Jean-Paul Sartre ou tout autre. C'est aussi stupide de mettre un point final
à l'histoire de la boxe que d'assurer que l'Histoire particulière de la France
s'arrête avec l'édification de l'Union Européenne.
Sur le plan strictement pugilistique des boxeurs tels Ray "Sugar" Leonard, Marvin
Hagler, Thomas Hearns, Mike Tyson ont écrit de belles pages de cette histoire
en mouvement. Comme le plus humble des boxeurs du plus petit pays du monde.
Loin d'être une fin, le combat Ali-foreman de 1974 a été une "rupture épistémologique"
de la boxe. Il balise le point de départ d'une nouvelle ère, celle d'une boxe
considérée comme un spectacle planétaire total, essentiellement télévisuelle,
figeant les boxeurs dans des rôles et les reléguant au rand de marchandises.
De chair à boxer. Jamais autant que dans la période récente le côté "jeux du
cirque" ne s'est appliqué aussi clairement à la boxe.
Le côté "catch" aussi avec ses quatre principales fédérations gérant chacune
17 titres mondiaux...
G.D. - Est-il possible de faire un portrait sociologique du "boxeur moyen" aujourd'hui, en France et dans le monde? Ou bien les boxeurs échappent-ils à toute classification?
M.C. - La boxe est un sport
individuel pratiqué par des individualistes. La boxe est une ogresse qui se
nourrit de ses enfants. Le boxeur, en activité, vit toujours avec la mort, très
souvent virtuelle et rituelle, parfois réelle. Il doit l'accepter et cela suppose
une prise de risque que seuls ceux qui n'ont rien à perdre peuvent assumer.
De New York à Tokyo, de Mexico à Paris ou de Londres à Ottawa, le vivier de
la boxe est le ghetto, la cité dortoir, la misère ou plus prosaïquement la pauvreté.
Le boxeur est issu du "petit" peuple, il n'a pas fait de longues études et la
boxe (comme le sport en général) est le moyen d'ascension social le plus accessible.
Ils ont presque tous une revanche à prendre sur la vie, des "coups tordus" du
destin à redresser.
Le boxeur est l'un des rares êtres humains contemporains, non guerrier au sens
militaire du mot, qui se doit de composer avec sa propre peur. Il est généralement
superstitieux (croyant). La photo d'un enfant ou un parent peut être une icône
sacrée lors de la montée sur le ring et Dieu devient un sparring-partner sollicité.
Dans cette démarche du "sauve qui peut", pratiquement tous "les coups" sont
permis. Aussi, les boxeurs sont à la fois victimes et complices du système que
les dévorent implacablement.
Dans ce bref passage qu'est une carrière de boxeur, certains parviennent à tirer
leur épingle de ce jeu dangereux, mais ils sont rares. La plupart de ceux qui
ont atteint le statut de stars, qui ont touché la gloire du bout des gants,
retombent dans l'ornière originelle une fois la lumière du ring éteinte. Et
de ressasser des années durant sur les mauvais coups reçus hors le ring (managers,
promoteurs, etc.).
Le boxeur passe souvent du désespoir au désespoir, après avoir fait un détour
par l'espoir.
G.D. - La boxe aujourd'hui: trop de règles ou pas assez?
M.C. - Toutes les règles
édictées depuis une vingtaine d'années tendent vers un seul but: faire de la
boxe un spectacle acceptable par le plus grand nombre...de téléspectateurs.
Car le vrai patron de la boxe aujourd'hui c'est la télévision.
La plupart des règles récentes vont dans le sens d'une impossible "humanisation"
de la boxe et d'un élargissement du marché pugilistique.
Les nouvelles catégories de poids ont permis aux petits gabarits asiatiques
ou sud américains d'avoir leur place au banquet et d'avoir leur part du gâteau.
La durée des combats a été ramené de 15 à 12 rounds en 1982, après la mort d'un
boxeur, le sud-coréen Deuk-Koo Kim, saoulé de coups au quinzième round de son
championnat du monde. Mais 12 rounds équivalent à une cinquantaine de minutes
(temps de repos entre les rounds compris) maximum: le format type de la télévision.
Mais toutes les règles n'y feront rien. Parce que deux hommes se battent, la
boxe restera un sport ancré dans le primitif, toujours plus un "boulot" qu'un
sport.
G.D. - Dans votre livre "La Loi du ring", vous rendez un hommage à celui que l'on appelle couramment "le troisième homme". Comment le rôle de l'arbitre a-t-il évolué au cours du siècle dernier?
M.C. - Il faut distinguer
la fonction de l'arbitre et celle des juges.
L'arbitre, garant du respect des règles en vigueur veille à ce que tout se passe
bien. Son rôle est immuable. Sur le plan sportif actuel, ses interventions sont
de plus en plus fréquentes. Un combat est souvent arrêté au "premier sang",
même si la blessure n'est pas trop grave. Et un boxeur "sonné" est rapidement
arrêté et raccompagné dans son coin. Simuler un passage à vide ou un KO pour
piéger l'adversaire, comme cela était courant jusque dans les années soixante-dix,
est devenu impossible tant l'intervention de l'arbitre est rapide.
Les juges, eux, notent la prestation des protagonistes et ne sont pas à l'abri
d'un mauvais tour du subjectif. Voire de l'influence du contexte, privilégiant
dans leur notation le combattant qui "boxe à la maison", ou plus clairement
des pressions des promoteurs, s'exerçant parfois sous forme d'enveloppe financière.
G.D. - Pourquoi le footing est-il si important pour les boxeurs?
M.C. - En trois minutes (la durée d'un round), le boxeur dépense une énergie faramineuse. Il lui faut donc travailler l'endurance, et le footing sert à ce travail foncier, fondamental.
G.D. - Qu'apporte exactement la pratique du "shadow boxing"?
M.C. - Derrière le côté enfantin du shadow boxing, se battre contre son ombre, ou sauter à la corde, se nichent à la fois la mobilité, le réflexe coordonné et la justesse du geste.
G.D. - Est-il facile d'assister à des matches de boxe ailleurs qu'à la télévision aujourd'hui?
M.C. - Il est facile d'assister à des réunions de boxe, pour autant qu'elles soient organisées ce qui est de plus en plus rares ces dernières années en France. Mais c'est un "spectacle" coûteux. Paradoxalement, alors que les recettes dites "au guichets" ne représentent plus que de l'argent de poche pour les organisateurs, eu égards aux droits télévisuels et à l'apport des sponsors, le prix des places est demeuré très élevé. En France, une place vaut (selon la notoriété de la réunion) de 30 à 75 euros loin du ring à 150 à 300 euros près du ring. Aux États-Unis, les places de ring pour un combat de Tyson valent autour de 5000 euros.
G.D. - Le match Mike Tyson / Lennox Lewis aura finalement bien lieu, le 8 juin 2002, aux Etats-Unis: ce "show" sportif tant annoncé vaut-il le déplacement pour le journaliste que vous êtes?
M.C. - Je n'irai vraisemblablement
pas voir ce combat, pour plusieurs raisons. Tout d'abord pour des raisons conjoncturelles:
il tombe en plein pendant la Coupe du monde de football, qui va nous mobiliser.
Pour des raisons financières ensuite. Pour des raisons journalistiques surtout,
que j'explicite.
L'événement boxe, le combat, n'est pas le plus intéressant d'un point de vue
journalistique. Abstraction faite de l'ambiance, contrairement aux sports collectifs
(foot, rugby, etc.) où la télévision "cadre" essentiellement le ballon et ce
qui se passe dans son environnement immédiat, négligeant ce qui se dessine "stratégiquement"
à dix ou vingt mètres, on voit mieux la boxe à la télé que dans la salle.
Par ailleurs, dans les trois jours qui précèdent un combat important, le boxeur
est "invisible", concentré dans son histoire à vivre, journalistiquement inapprochable.
Il m'est arrivé d'assister à de grandes réunions, avec des "stars" au programme.
C'est dans la semaine qui précède le combat que le travail proprement journalistique
est le plus fructueux. Là, on peut voir les boxeurs à l'entraînement et dans
une relative intimité. On peut, parfois, pressentir ce qui va se passer entre
les cordes. Car je reste persuadé que lorsque les deux boxeurs montent sur le
ring, tout s'est déjà joué, dans la préparation physique et psychologique."
Guillaume Dupont / Michel Chemin, mars 2002
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